Longtemps, nous n'eûmes pas grand chose à nous dire.
Il apprenait à lire lorsque je tétais à peine le sein de ma mère. Lorsque ce fut mon tour de m'appliquer à tracer les a a a a a a sur mes cahiers d'écriture, il dessinait mieux que personne, la langue dépassant du coin de la bouche dans un effort de concentration.
Longtemps, nous n'eûmes pas grand chose à nous dire.
Je faisais semblant de m'intéresser aux poupées quand il transforma la cabane de jardin, ancien poulailler familial, en laboratoire de chimie. Je servis de témoin à ses fumées bleues, vertes ou roses, au bord du bac à sable dans lequel je faisais des pâtés qui ne l'intéressaient plus depuis longtemps. Il montait les côtes à toute vitesse quand j'apprenais à peine à pédaler plus de trois mètres sans tomber.
Longtemps, nous n'eûmes pas grand chose à nous dire.
Je jouais à la marelle dans la cour de l'école quand il prenait déjà le train de bonne heure pour la ville où il allait au collège. J'apprenais la joie d'avoir des copines à la vie, à la mort, quand il faisait ses premières expériences d'adolescent.
Quand ce fut mon tour de prendre moi aussi le train, il s'était envolé déjà pour l'université.
Il devint un pharmacien brillant, au terme d'un parcours sans histoires apparentes, je restai, à ma grande
frustration, sa "bête soeur", sobriquet qui me faisais hurler de rage devant ses copains. Puis il devint Monsieur Touille, dans le secret de sa cave, d'abord, dans son laboratoire,
ensuite.
Longtemps, nous n'eûmes pas grand chose à nous dire.
Mon ventre fertile s'arrondissait quand lui peinait à devenir père, Dame Nature lui refusant pendant longtemps le cadeau d'une vie, d'une descendance.
Longtemps, nous n'eûmes pas grand chose à nous dire.
Et pourtant.
Et pourtant c'était mon grand frère, et malgré tout, et surtout toutes ces années qui nous séparaient, il était là.
Des pièges dans le sable de la mer du nord aux descentes de folie à vélo sur les pentes des Ardennes, mes mains accrochées à sa taille et mes yeux fermés de terreur. Des barrages construits dans les ruisseaux aux feux allumés pour griller les châtaignes. Des descentes de la rivière en canot à ce jour où il me sauva la vie alors que je m'enfonçais dans un marécage. De ses copains qu'il me présentait à la première boîte de préservatifs qu'il mit à ma disposition, sans poser de questions. Des grands secrets aux grandes trahisons, aussi.
De ce jour où la micro nana qu'on voyait décidément de plus en plus nous l'enleva à ce jour d'été brûlant où elle
l'épousa, vêtue d'une robe qui n'allait qu'à elle seule et qui fit défaillir notre mère, et jaser la famille entière, avant de s'envoler pour Tahiti.
De ce jour d'octobre 2002 où il répara mon âme en même temps que mon appartement. De ce trajet à trois adultes et un maxi-cosi où trônait la Fée de quatre mois dans sa Smart à ce jour où je le vis pour la première fois père, scellant une trève finale, un pont entre nos parcours.
Cinq ans nous sépareront toujours, mais quand on grandit, cinq ans, ça devient tout petit.
Papa-Touille a aujourd'hui quarante ans.
Joyeux Anniversaire, mon grand-frère.
Copaiba, c'est lui, et c'est par ici (pouêt).
(Non, il ne se coiffe toujours pas.)
(Ta faute, aussi, envoie-moi une photo moins pourrie, hein!)

